Soldats de France - Association Nationale de Soutien à nos Soldats en Opération (ANSSO)

Santé mentale des militaires et des forces de l'ordre : sortir du silence face au SSPT



Selon certaines sources, « Un vétéran se suicide chaque semaine en France ».
Que recouvre réellement cette affirmation et que disent les chiffres officiels sur la santé mentale de ceux qui nous protègent.


Un chiffre à vérifier avant de le reprendre

Le chiffre d'« un vétéran qui se suicide chaque semaine » n'a pas de source officielle en France. Il ressemble en réalité à une déformation d'une statistique américaine bien connue : celle des vétérans des forces armées des États-Unis, longtemps résumée par le raccourci « 22 vétérans par jour », une estimation elle-même contestée et révisée à plusieurs reprises par le Department of Veterans Affairs américain.

Rien de comparable n'existe, à ce jour, comme observatoire public en France pour les anciens combattants une fois qu'ils ont quitté le service — contrairement aux États-Unis, au Canada ou au Royaume-Uni, qui publient chacun un suivi annuel dédié à la mortalité par suicide de leurs vétérans.

Cette absence de suivi n'est pas une bonne nouvelle : elle signifie surtout qu'en France, personne ne sait précisément combien d'anciens militaires se suicident chaque année après avoir quitté l'uniforme. 

Et même le chiffre américain, une fois qu'on va le vérifier, est très éloigné d'« un par semaine ».
Selon les données 2023 du Department of Veterans Affairs, 6 398 vétérans américains se sont suicidés cette année-là (contre 6 442 en 2022), soit environ 17 à 18 par jour et non 22 — l'estimation ayant été révisée plusieurs fois depuis sa première publication. Le taux s'établissait à 35,2 pour 100 000 vétérans (37,8 chez les hommes, 13,9 chez les femmes), avec une surmortalité de 146 % chez les vétérans sans domicile et de 94,3 % chez ceux ayant un antécédent de traumatisme crânien. Autrement dit, même dans le pays qui documente le mieux ce phénomène, on est de l'ordre de 120 suicides de vétérans par semaine — un chiffre qui n'a de sens que rapporté à une population de plusieurs millions d'anciens combattants, et qui ne se transpose ni tel quel, ni divisé approximativement, à la réalité française.

En revanche, les chiffres qui existent bel et bien — sur les militaires d'active, les gendarmes et les policiers — n'ont rien de rassurant, et suffisent à eux seuls à justifier qu'on en parle sans avoir besoin d'exagérer.

 

Dans l'armée d'active, une étude portant sur la période 2002-2007 a recensé 428 suicides de militaires en six ans, avec une moyenne de 74 décès par an entre 2003 et 2008 et un pic à 90 en 2005, soit un taux de 21 pour 100 000 militaires (23 pour 100 000 chez les hommes). Sur cette période, le suicide représentait 21 % des décès non liés à une maladie, juste derrière les accidents de la circulation (25 %) mais très loin devant les pertes au combat (1 %) — c'est-à-dire qu'un militaire français avait, à cette époque, statistiquement plus de risques de mourir par suicide que sous le feu de l'ennemi.

Chez les gendarmes, 26 suicides ont été recensés en 2024, contre 21 en 2019 : une hausse de 24 % en cinq ans.

Chez les policiers, plus de 1 100 suicides ont été dénombrés au cours des vingt-cinq dernières années, soit une moyenne de 44 par an — un taux supérieur d'environ 50 % à celui de la population française. Le Baromètre santé de la Mutuelle Générale de la Police relève par ailleurs qu'un quart des policiers interrogés (24 %) déclarent avoir eux-mêmes envisagé de se suicider, ou avoir entendu un collègue exprimer cette intention, au cours des douze derniers mois.

En additionnant seulement policiers et gendarmes, on approche 70 décès par an au sein des forces de l'ordre — soit, en moyenne, plus d'un suicide par semaine. C'est un chiffre réel, documenté, et qui n'a besoin d'aucune approximation pour être alarmant.

Le SSPT, une blessure invisible mais documentée

Derrière ces chiffres se trouve souvent une même origine : le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), une blessure psychique qui peut suivre l'exposition à un événement violent, dangereux ou à répétition — un attentat, une opération extérieure, une intervention traumatisante, la perte d'un camarade.

Le ministère des Armées a recensé plus de 2 800 militaires reconnus blessés psychiques en lien avec leurs missions entre 2010 et 2019. Le SSPT se manifeste par des symptômes regroupés en quatre familles : des reviviscences (flashbacks, cauchemars), un évitement de tout ce qui rappelle l'événement, des altérations négatives de l'humeur et des pensées (culpabilité, perte de plaisir, idées noires), et une hypervigilance permanente (sursauts, troubles du sommeil, irritabilité). Ces symptômes apparaissent généralement dans les trois mois suivant le traumatisme, mais peuvent aussi se déclarer bien plus tard — parfois des années après le retour à la vie civile, ce qui rend le lien avec l'événement d'origine plus difficile à identifier, pour l'entourage comme pour la personne concernée.

Non traité, le SSPT expose à un risque accru de dépression, d'addictions, de rupture familiale et professionnelle, et de passage à l'acte suicidaire. C'est précisément pour cela que la prévention et le repérage précoce comptent autant que la prise en charge elle-même.

Pourquoi le silence reste la norme

Militaires, gendarmes, policiers et agents de sécurité partagent une même culture professionnelle : celle de la maîtrise de soi, de l'endurance, du devoir de ne pas fléchir devant le groupe. Cette culture est utile sur le terrain ; elle devient un obstacle dès lors qu'elle empêche de reconnaître une souffrance psychique et d'en parler. La crainte d'être jugé fragile, d'être écarté d'une mission, ou de nuire à sa carrière, retarde encore trop souvent la démarche de soin — parfois de plusieurs années.
C'est ce constat qui a poussé les institutions à structurer, ces dernières années, des dispositifs spécifiquement pensés pour ce public, plutôt que de renvoyer les militaires et les policiers vers une psychiatrie civile généraliste mal préparée à leur vécu.


Les dispositifs de prévention qui existent aujourd'hui

Plusieurs structures existent en France pour prévenir, détecter et traiter le SSPT chez les militaires et les forces de l'ordre :
Dans les armées, le parcours de soins part du médecin d'unité, qui oriente si besoin vers les services de psychiatrie des hôpitaux d'instruction des armées. La Cellule d'Aide aux Blessés de l'Armée de Terre (CABAT) accompagne les militaires blessés, y compris psychiquement, dans leur parcours de reconnaissance et de réinsertion. Depuis 2021, les Maisons ATHOS — implantées à Toulon, Cambes, Auray et Aix-les-Bains — proposent une réhabilitation psychosociale par l'activité, en résidentiel, pour les militaires en souffrance post-traumatique. La ligne téléphonique Écoute Défense (0 808 800 321) offre une écoute psychologique confidentielle, accessible aux militaires et à leurs familles.

Dans la police nationale, le réseau des Sentinelles s'appuie sur des agents volontaires, formés au repérage des signes de mal-être chez leurs collègues, en complément du service de soutien psychologique opérationnel de la police, qui s'est structuré et renforcé depuis les années 1990. Le Beauvau de la sécurité intérieure a par ailleurs fait des risques psychosociaux des forces de sécurité un axe de travail affiché.

Pour la population générale, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit, confidentiel et accessible 24h/24, 7j/7 — y compris pour les militaires, vétérans, policiers et gendarmes.
Sur le plan thérapeutique, deux approches sont recommandées au niveau international pour le traitement du SSPT : les thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le trauma (TCC) et l'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), une technique de retraitement de l'information par mouvements oculaires. Les deux ont fait l'objet d'un nombre croissant d'études chez les populations militaires et policières exposées à des événements traumatiques.

Ce que chacun peut faire

La prévention du SSPT ne repose pas uniquement sur les dispositifs institutionnels. Quelques repères simples peuvent faire la différence :
Reconnaître les signes chez soi — troubles du sommeil persistants, irritabilité inhabituelle, évitement de situations autrefois anodines, sentiment d'être « sur le qui-vive » en permanence — sans attendre que la situation se dégrade pour en parler à un médecin, un psychologue ou une personne de confiance.

Rester attentif aux camarades, y compris après leur départ du service : un ancien militaire ou un ancien policier isolé, qui a rompu le contact avec son réseau professionnel, perd souvent avec lui le seul filet de sécurité informel qui pouvait détecter une dégradation.

Ne jamais minimiser une parole inhabituelle sur la mort ou le sentiment d'être un poids pour les autres, et orienter sans délai vers le 3114 ou vers Écoute Défense en cas de doute.

Et, plus largement, continuer à parler de ce sujet publiquement, avec des chiffres exacts plutôt qu'approximatifs : la meilleure façon de faire reculer la stigmatisation autour de la souffrance psychique des militaires et des forces de l'ordre est de la traiter avec la même rigueur que n'importe quelle autre blessure de service.
 

Numéros utiles

  • 3114 — Numéro national de prévention du suicide, gratuit, 24h/24 et 7j/7
  • Écoute Défense — 0 808 800 321 — Soutien psychologique pour les militaires et leurs familles
  • CABAT et cellules d'aide aux blessés des armées — accompagnement des militaires blessés, y compris psychiquement

Sources

Les chiffres cités proviennent de sources publiques vérifiées à la date de publication et peuvent évoluer ; nous invitons les lecteurs à consulter les publications officielles pour les données les plus récentes.


Article rédigé pour ANSSO — Association Nationale de Soutien à nos Soldats en Opération par David Hornus, fondateur de Ruddership Conseil et praticien en psychotraumatologie opérationnelle.