Soldats de France - Association Nationale de Soutien à nos Soldats en Opération (ANSSO)

Entretien avec David Hornus, auteur de "Seul Dieu la voit : Otage au coeur de la crise syrienne"



SDF. David Hornus, votre premier roman Danger Zone s'ancrait dans un univers que vous connaissez intimement — la sécurité privée, le risque opérationnel. Qu'est-ce qui vous a conduit à vous emparer de l'histoire de Kayla Mueller pour ce deuxième livre ?
DH : Kayla Mueller est morte en captivité en 2015. Elle avait vingt-six ans, elle était bénévole humanitaire, et son histoire a été engloutie par le fracas médiatique de cette époque. Ce qui m'a frappé — et troublé —, c'est que personne n'a vraiment rendu compte de ce qu'elle a traversé en captivité. Pas dans toute sa complexité humaine. J'ai été impliqué dans plusieurs situations d'otages, j'en ai débriefé certains, j'ai vécu de l'intérieur ce que signifie l'angoisse, l'incertitude, le doute, l'attente insupportable d'une libération. Ce roman est une tentative de restituer cette réalité : la mécanique de gestion de crise et de négociation qui se met en place  dans l'ombre, la solitude absolue des otages livrés à eux-même et l'engagement des des négociateurs de crise qui se mobilisent pour les sauver.

SDF. Le titre — Seul Dieu la voit — est une formule qui résonne différemment selon le prisme que l'on adopte. Que signifie-t-il pour vous ?
C'est précisément pour cette ambivalence que je l'ai choisi. Pour Kayla, fervente croyante, c'était une forme de refuge — Dieu la voyait là où personne d'autre ne la voyait. Pour les opérateurs des Forces Spéciales et les négociateurs qui travaillent dans l'ombre, c'est une autre réalité : tout ce qui s'accomplit dans les coulisse de la crise, les échanges avec les familles, les tractations avec les intermédiaires, tout cela se fait dans l'anonymat, sans témoin, sans reconnaissance, parfois sans résultat. Il y a une solitude commune à la prisonnière, à ses proches, aux commandos qui agissent derrière les lignes et aux négociateurs. Ce titre, c'est l'histoire de la fourmi noire, sur la pierre noire, dans la nuit noire que seul Dieu la voit.

SDF. Diane Foley — mère de James Foley, lui aussi exécuté par Daech — a accepté de préfacer ce livre. Carl et Marsha Mueller, parents de Kayla, ont rédigé une postface. Comment ces liens se sont-ils construits, et qu'est-ce que leur engagement change au statut de votre roman ?
Diane Foley dirige la James W. Foley Legacy Foundation, qui se bat depuis des années pour que les États-Unis réforment leur politique vis-à-vis des otages. Carl et Marsha Mueller portent l'absence de leur fille telle une brûlure qui ne  s'estompera jamais. Ils veulent qu'elle ne soit pas oublié. Lorsque ces familles vous accordent leur confiance, ce n'est pas anodin. Elles ont eu connaissance du manuscrit. Elles ont validé le ton, le respect de la vérité et les libertés que le romancier prend avec la réalité. Ce n'est pas tout à fait un roman comme les autres — c'est aussi un playdoyer qui dit quelque chose sur ce qu'elles ont vécu. 

SDF. Seul Dieu la voit traite de faits récents, douloureux, impliquant des familles encore en vie et des événements politiquement sensibles. Comment avez-vous géré la frontière entre fiction et responsabilité ?
J'ai travaillé sur des archives, des témoignages, des articles. Mais j'ai 'ai fait le choix de construire une fiction plausible plutôt qu'une reconstitution inexacte.
Le roman ne prétend pas dire « voilà exactement ce qui s'est passé ». Il dit « voilà ce qui a pu être vécu ». La nuance est fondamentale. Et le fait que Diane Foley, Carl et Marsha Mueller aient accepté de signer des textes liminaires témoigne, je crois, de la confiance qu'ils accordent à cette démarche.

SDF. Seul Dieu la voit comporte un chapitre intitulé « Les oies sauvages », qui rend hommage aux soldats français des forces spéciales engagés en Afghanistan. Les pseudos qui y apparaissent sont, dit-on, tous réels. Qui sont ces hommes ?
C'est un des chapitres les plus personnels du livre. Les pseudonymes que j'y cite, je ne les ai pas inventés. Ce sont des hommes que j'ai côtoyés, en mission ou dont je me suis adjoint les compétences dans le cadre de mes activités de sécurité privée et qui m'ont confié des choses de leur vécu qu'ils n'avaient parfois pas raconté à leurs proches pour les protéger de la violence de la guerre.  C'est aux contacts de ces hommes que je me suis d'ailleurs intéressé au Syndrome de Stress Post Traumatique. Leurs proches reconnaîtront les visages qui se cachent derrière les pseudo. Je ne pouvais pas écrire sur les otages, sur la captivité, sur ce que l'État islamique a infligé à des civils en Syrie, sans évoquer ceux qui, en parallèle, tenaient le terrain en Afghanistan au péril de leur vie. « Les oies sauvages » est un hommage discret qui est écrit pour eux et pour leur famille.

SDF. Un mot pour nos lecteurs — militaires, anciens combattants, professionnels de la sécurité — qui connaissent parfois par leur propre expérience ces environnements de crise. Que trouveront-ils dans ce roman que la littérature habituelle ne leur offre pas ?
Ce roman essaie de retranscrire la vérité crue d'évènements violents à travers plusieurs protagonistes : l'otage seule dans une cellule qui reste debout grâce à sa Foi ; les parents qui attendent dans l'angoisse ; le négociateur qui rentre chez lui avec le poids du doute. Les lecteurs de soldatsdefrance.fr savent ce que c'est que d'opérer dans l'incertitude. Je crois qu'ils reconnaîtront quelque chose dans ces pages.
 
Propos recueillis par la rédaction de soldatsdefrance.fr