Français par le sang versé

En 1993, le légionnaire Mariusz Nowakowski, blessé à Sarajevo, obtient la nationalité française. Il ne sait pas encore que son cas va pousser les sénateurs à proposer la loi « Français par le sang versé », sans nombre minimum d’années de service. Elle sera promulguée en 1999.



« Il ne se couchera que pour mourir et encore… C’est un homme de la même trempe que Clémenceau qui voulait être enterré debout », confie le lieutenant-colonel Jullien, directeur du Foyer d’entraide de la Légion étrangère, à propos de Mariusz Nowakowski, son subordonné. A 48 ans, ce français d’origine polonaise est en charge de la gestion des abonnements de la revue Képi blanc. Il a quitté l’uniforme de légionnaire au printemps 1994. Un peu plus d’un an après avoir été gravement blessé par des éclats de mortier sur l’aéroport de Sarajevo, alors qu’il servait le 2e régiment étranger de parachutistes. Le mécanicien de 25 ans compte alors trois années de service.






 

Ce 11 février 1993, il frôle la mort. Après plusieurs semaines de coma, il se réveille à l’hôpital d’instruction des armées Sainte-Anne, à Toulon. Il a été amputé de la sa jambe gauche au niveau de la hanche.  « A mon réveil, les infirmiers s’adressaient à moi en allemand, pensant que je comprenais. J’étais dans le vapes et je ne savais plus parler français. Je pensais que la Troisième Guerre mondiale était en cours et que j’avais été capturé », se souvient-il. Un médecin, lui annonce son amputation. « J’ai pleuré. » Puis le légionnaire est transféré à l’hôpital des Invalides, à Paris. Un jour de mai 1993, il rencontre François Léotard, ministre de La Défense, venu visiter les blessés. Le ministre lui demande ce qu’il souhaite. Mariusz répond : « Être français. » François Léotard sourit, mais transmet le souhait du jeune légionnaire. « J’avais peur de ne plus pouvoir rester dans la Légion et de devoir quitter la France. Cependant, j’estimais avoir fait quelque chose pour ce pays et je me sentais vraiment français », explique-t-il. Il obtient la nationalité française fin 1993. En 1994, son histoire conduit les sénateurs à proposer une loi donnant la nationalité française aux légionnaires blessés au combat qui en font la demande, sans condition du nombre d’années de service.

« Après ma blessure, je n’arrivais pas à me retrouver. J’éprouvais un sentiment d’isolement. Il s’agissait de symptômes dépressifs, mais je ne le savais pas. Je voulais me couper de tout. J’ai quitté la Légion », confie-t-il. A l’époque, le suivi post-traumatique n’existe pas. Mariusz se marie, devient papa, puis divorce. « Je n’avais plus envie de me lever, de me raser, de travailler… Mais quand vous tombez au plus bas, vous ne pouvez que remonter. » Pendant plus de dix ans, il mène un combat contre un ennemi redoutable : lui-même. Le lieutenant-colonel Jullien, très attaché à lui, témoigne : « Son volontarisme et sa détermination à toute épreuve forcent l’admiration. » Car l’ancien première classe Nowakowski, passé caporal-chef, est entré dans l’histoire de la Légion étrangère en 1999, sans le savoir. Après cinq ans de persévérance, la loi « Français de sang versé » proposée par les sénateurs est enfin promulguée. Un symbole pour la France, une révolution pour la Légion. « Je n’ai pas été le premier légionnaire français par le sang versé. Je me suis juste dit que j’étais précurseur », insiste Mariusz.

« Lorsque le décret est sorti, je me suis dit : enfin ! », témoigne l’adjudant-chef Joël Letertre, chef de secrétariat de Képi blanc, qui était près de Mariusz lors de son accident. « Il n’y a que lui qui a eu l’audace de demander ça au ministre ! »
 

« Aujourd’hui, je me sens beaucoup mieux. La Légion m’a aidé à m’en sortir. J’essaie d’apprendre à mon fils, qui a 16 ans, que le travail est important, c’est quelque chose de noble », raconte Mariusz. Toujours sportif, l’ancien légionnaire est passionné de jiu-jitsu brésilien. Mariusz s’évade aussi dans la lecture.

« Il possède une sacrée force de caractère. Ce n’était pas évident pour lui d’arriver derrière un ordinateur. Je l’ai traité comme un caporal-chef. Pas de faveur. Et tout s’est très bien passé. Il est resté légionnaire, il est resté ce qu’il était, détaille l’adjudant-chef. C’est un modèle de courage pour les jeunes ici. » Beaucoup de légendes sont construites autour de la Légion mais l’esprit de famille est réel. « Le trait d’union de la Légion avec la France, ce sont ses officiers, mais le cœur de la Légion, ce sont ses étrangers. », conclut le commandant Filtrès, adjoint du lieutenant-colonel Jullien. Et cette histoire de cœur dure depuis 1831.
Flora Cantin

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