23/10/83 Lieutenant Antoine de JEAN de la BATIE (1er RCP)




I. SA JEUNESSE.

                Antoine Dejean de la BATIE est né le 20 septembre 1955 à Paris. Sa vocation de militaire était ancrée en lui depuis son plus jeune âge. Il vivait alors dans le culte de ses aïeux qui avaient servi la mère Patrie. Les deux arrière grands-pères d'Antoine s'étaient vaillamment battus durant la Grande Guerre. L'un d'eux fut mortellement blessé devant Verdun à la tête de sa compagnie du 234° Régiment d'Infanterie. Son père avait lui-même servi au 1° Régiment de Chasseurs Parachutistes durant la Guerre d'Indochine. Il lui parlait souvent de l'armée française et de son grand-père ayant combattu au Liban en 1926.Ces évocations au pays des cèdres étaient-elles prémonitoires ?

                C'est dans ce contexte familial, au service de la nation depuis des générations, qu'Antoine grandit et inscrivit ainsi son destin. Jeune garçon à l'âme généreuse et à l'idéal très élevé, il embrassa à 20 ans la carrière des armes.


II. SES PREMIERES ANNEES DANS L'ARMEE.

                 En octobre 1975, prenant place dans la tradition familiale, il intègre un bataillon d'EOR à Coëtquidan. A l'issue, il est affecté avec le grade d'Aspirant au 1° Régiment d'Infanterie. En 1977, après avoir passé une année à la corniche Leclerc, son désir de servir dans l'armée est toujours animé par le même idéal. Il se rengage donc comme sous-officier au 67ème Régiment d'Infanterie. De 1978 à 1979, il prépare le concours de l'Ecole Militaire Interarmes à l'Ecole Militaire de Strasbourg. Ainsi il intègre l'EMIA le 1er Septembre 1979. Sa promotion sera baptisée " Promotion Ltn Col Broche ".Le bilan de ses trois premiers mois à Coëtquidan fait apparaître dans ses notations : " …très sportif, tenue impeccable, intelligent, compétent, sûr de ses réactions sur le terrain, bon camarade, … ".

                A l'issue de cette année, Antoine est classé 40ème sur 262 ce qui lui permet de choisir toutes les armes. Il se décide alors pour l'infanterie, " la reine des batailles " ou d'une façon plus moderne, " l'arme des 100 derniers mètres ". D'août 1980 à août 1981, le Lieutenant de la BATIE travaille d'arrache pied à Montpellier. De ses notations, il ressort : " …, jeune officier généreux, excellent camarade, fera à coup sûr un officier de grande qualité. " Une fois encore ses efforts sont récompensés ; il sort 7ème de sa promotion et choisit de servir comme son père l'avait fait, au 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes, alors stationné à Pau-Idron.


III. LE JEUNE CHEF DE SECTION PARACHUTISTE.

                En septembre 1981, le lieutenant de la BATIE débarque donc au 1er RCP. Il est affecté à la 3ème section de la 3ème compagnie. Le régiment est composé d'appelés, cependant il est largement à la hauteur des régiments professionnels de par la qualité de ses recrues et de son expérience outre mer. En effet, sa section, " les zombies " comme il les appelle, a déjà bien entamé son tour du monde : Mayotte, le Centre Afrique, le Togo, le Gabon et la Réunion. Puis vient alors un premier départ au Liban d'avril à octobre 1982 au sein du 420ème Détachement de Soutien Logistique.

                 Durant ce séjour, le lieutenant Dejean de la BATIE est cité à l'ordre du régiment : " jeune chef de section dynamique et courageux, volontaire pour toutes les missions, s'est particulièrement illustré le 8 juin 1982 lors de la prise de Tyr par les forces israéliennes. Au mépris du danger, a conduit son convoi lourd, destiné à porter secours aux populations de la ville, à travers la zone de combats, sous les tirs d'artillerie et de chars. A mené ultérieurement avec succès plusieurs patrouilles destinées à rechercher et récupérer du matériel sur le champ de bataille. A fait preuve en toutes occasions d'une détermination et d'un courage exemplaire. " Cette citation comporte l'attribution de la Croix de la Valeur Militaire avec étoile de bronze.

                Ses notations en 1982 sont les suivantes : " enthousiaste, souriant, sociable et d'excellente éducation, le lieutenant Dejean de la BATIE s'est révélé rapidement être un chef de section de qualité. Robuste et sportif, il commande avec aisance et fait preuve notamment en pédagogie d'excellentes dispositions. Il possède un tempérament vif qu'il doit s'attacher à mieux maîtriser… Il s'inscrira sûrement au nombre des meilleurs chefs de section ".

                Puis en 1983, il est dit de lui : "…Grâce à ses qualités humaines et à la sympathie qu'il attire, il n'a eu aucune difficulté pour obtenir l'adhésion de ses subordonnés. Il doit améliorer son souci du détail. Il est sur la bonne voie pour devenir un excellent chef de section. "


IV. LE LIBAN

                En septembre 1983, la 3ème Cie du RCP est projetée au sein de la force multinationale de sécurité à Beyrouth. Un tel départ n'était pas prévu car les régiments d'appelés ne faisaient pas partie du plan de relève. Cependant, Beyrouth, au cœur de cet été 1983, paraît encore calme… Malgré cela 63 parachutistes dont le Lieutenant Dejean de la BATIE ne reverront jamais la France. Dès début septembre la situation avait évolué sur le territoire et trois légionnaires avaient été tués. La mission baptisée DIODON IV, dans un contexte de quasi guérilla urbaine s'annonçait tendue pour le RCP.

                 Le 20 septembre, alors que le lieutenant de la BATIE fête ses 28 ans, il découvre le poste IRMA bientôt rebaptisé DRAKKAR. Antoine n'a alors plus que 28 jours à vivre. Le poste en lui-même est un peu isolé dans l'axe des pistes de l'aéroport. C'est un ancien hôtel résidentiel de 9 étages mais la guerre y a laissé ses traces. DRAKKAR est surtout un excellent observatoire dans cette partie sud de Beyrouth. Les hommes du Lieutenant travaillent dur et sont fatigués dans cet univers dénué de tout confort où se succèdent gardes et patrouilles. Chacun connaît son emplacement de combat, la compagnie est opérationnelle. Les soldats français sont les seuls à rechercher autant de contact avec la population locale, les libanais les apprécient pour cela. Cependant les menaces commencent à peser ; à DRAKKAR on commence à s'en rendre compte.

Source : Site de la 46ème promotion de l'EMIA "Promotion Antione de La Batie"

V. LE SACRIFICE

                Dimanche 23 octobre à 6h20 du matin, une énorme détonation secoue l'aéroport. Quelques minutes après DRAKKAR explose. Le terrorisme a frappé, la compagnie du RCP est anéantie.

                Voici le récit poignant que Frédéric Pons, journaliste de guerre, fait des derniers instants du Lieutenant Antoine Dejean de la BATIE :

                " - A vos postes de combat !


Le commandement du lieutenant de La BATIE a claqué, dès la première explosion. L'étage s'est tout à coup animé : un concert de cliquetis d'armes, de jurons, de quarts renversés, de raclements métalliques, de coups sourds de rangers sur le carrelage. Les plus proches des balcons se sont précipités à l'extérieur. La BATIE a compris que le grondement venait du sud, il se rue, se penche par-dessus les sacs de sable et distingue aussitôt l'énorme panache de fumée, comme un champignon atomique. -Oh mon Dieu, ça va être très dur !

A qui s'adresse-t-il ? à ses paras tapis derrière lui ? ou à lui-même ? Dix secondes encore. Il revient sur ses pas, traverse la salle de réunion et c'est la secousse, inouïe de puissance, un souffle brûlant. Tout bascule. " Drakkar vient de sauter, et après quelques instants, les premiers reprennent leur esprit, un para se demande : " mais où est le lieutenant ? Il appelle : mon lieutenant, mon lieutenant ? Il sait que le lieutenant était tout près de lui quand tout a sauté. -Mon lieutenant… ça va ? vous êtes là ?

                Oui. La voix est faible. C'est bien celle du Lieutenant. Il est là, mais personne ne peut se voir.

                -Allons, les zombies, restez calmes…Economisez vos forces…On va nous sortir de là.

                Antoine se sent très faible. Il pense lui aussi qu'un obus a frappé son étage. Le reste de la Compagnie ne devrait pas tarder à monter à leur secours. Il ressent une étrange impression de légèreté et, en même temps, une douleur si intense qu'il croit étouffer. Ses bras ne bougent plus, ses jambes non plus. Mais son cerveau bouillonne : " Voilà la guerre…cette violence extrême, instantanée…un coup au but, puis ce silence, cette impuissance…l'attente…le mal ". Il entend encore gémir à ses côtés " ça va aller, restez calmes les gars… " Des mots lui viennent en tête, dans le désordre. Puis cette prière du para tant de fois chantée avec sa section, tant de fois lue dans le silence de sa chambre à Pau (…) Ces mots qui l'accompagnent à cet instant s'éclairent soudain dans toute leur vérité. Cette prière vaut promesse de courage quand il s'agit de respecter un engagement, accomplir une mission. Au besoin en engageant sa vie…

                " il faut que les zombies tiennent. Eux d'abord…les soutenir ", montrer l'exemple, c'est sa vocation d'officier, sa responsabilité de chef de section face à tous ces jeunes qui lui ont fait confiance. Il les a accueillis et formés. Il les a entraînés durement. Il s'était juré de les protéger et de les ramener tous à leur famille, heureux et grandis par cette mission si particulière. Et voici qu'il ne peut plus rien pour eux. Tenir, c'est prier " Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste. Donnez-moi ce qu'on ne vous demande jamais… " Il croit parler fort mais sa voix n'est plus qu'un murmure. Quatre, cinq paras, encore vivants à ses côtés, l'écoutent, les yeux grands ouverts dans l'obscurité ou crispés sur leur souffrance. Quelques voix reprennent la prière apprise à Pau. Le Lieutenant montre l'exemple, une nouvelle fois.

                Il prie, on le suit. Par habitude, par respect. Des voix encore jeunes mais brisées, voilées par la douleur, la poussière et la peur de mourir s'élèvent dans ce caveau fracassé : " Je ne vous demande pas le repos, ni la tranquillité. Ni celle de l'âme, ni celle du corps. Je ne vous demande pas la richesse. Ni le succès, ni même la santé… " ils ne sont plus que deux à reprendre la prière. Le lieutenant n'entend plus. Il s'est tu depuis un moment. Seul face à lui-même pour ses dernières secondes de vie (…)

                Son corps est retrouvé dès ce 23 octobre, vers 15h30. Intact, un étrange sourire de paix sur le visage, encadré par deux de ses paras, eux aussi privés de vie. Il est dégagé parmi les premiers, presque par hasard… "

                Près de 24 ans après, la mémoire du Lieutenant Antoine Dejean de la BATIE et de ses soldats du Drakkar reste intacte. Il n'y a pas de temps ni d'époque pour la gloire. Mais aujourd'hui nous voulons être les fiers héritiers de ce Lieutenant qui comme un grand frère a voulu par son exemple et son abnégation nous montrer le chemin que peut suivre jusqu'au sacrifice suprême un officier des temps modernes.


Source : PONS, Frédéric. Mourir pour le Liban. Paris, Presses de la Cité : 1994

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